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Comment digitaliser la maintenance sans perdre le savoir-faire des techniciens et experts de terrain

Comment digitaliser la maintenance sans perdre le savoir-faire des techniciens et experts de terrain

Comment digitaliser la maintenance sans perdre le savoir-faire des techniciens et experts de terrain

Dans beaucoup d’usines où j’interviens, la scène se répète : on vient d’installer une nouvelle GMAO « cloud », des tablettes dernier cri, éventuellement quelques capteurs connectés… et, six mois plus tard, on se rend compte que les pannes complexes sont toujours réglées par les mêmes trois anciens, qu’on dérange au téléphone même pendant leurs congés.

La question est simple : comment digitaliser la maintenance sans transformer les techniciens experts en hotline humaine qu’on finit par épuiser… et sans perdre leur savoir-faire au passage ?

La réponse ne tient pas dans un logiciel magique, mais dans la manière dont on organise la collecte, la structuration et la transmission de ce savoir de terrain. Le numérique n’est qu’un vecteur. Voyons comment l’utiliser intelligemment.

Le vrai risque de la digitalisation : croire que « tout est dans le système »

Sur le papier, la promesse est séduisante : une GMAO bien paramétrée, des historiques complets, des capteurs IoT qui remontent les données, et le tour est joué. En pratique, on observe souvent l’inverse :

Résultat : on a l’illusion que l’information est stockée quelque part, alors qu’en réalité, le vrai savoir est resté dans la tête des experts. Tant qu’ils sont là, ça fonctionne. Le jour où l’un d’eux part à la retraite, on découvre brutalement tout ce qui n’a jamais été capté.

Digitaliser la maintenance sans perdre le savoir-faire, c’est inverser cette logique : on ne demande pas aux techniciens de « nourrir » l’outil, on utilise l’outil pour valoriser et structurer ce qu’ils savent déjà faire.

Ce qu’il faut absolument préserver : le savoir-faire implicite

Pour comprendre ce qu’on risque de perdre, il faut distinguer deux types de savoir :

C’est ce savoir implicite qui s’érode en premier si on ne le travaille pas. Et c’est aussi le plus difficile à capturer, car il n’est pas toujours conscient. Quand on demande à un technicien senior « comment tu fais ? », il répond souvent « je ne sais pas, je le sens à l’oreille ».

La digitalisation utile consiste donc à concevoir des outils et des rituels qui forcent, gentiment mais systématiquement, à rendre explicite ce qui ne l’était pas.

Les erreurs fréquentes lorsqu’on digitalise la maintenance

Avant de parler solutions, faisons un rapide tour des pièges que je vois le plus souvent sur le terrain :

Pour éviter ça, il faut repartir des fondamentaux : quelles décisions voulons-nous améliorer ? Quelles pannes voulons-nous diagnostiquer plus vite ? Quelle compétence risquons-nous de perdre à court terme ?

Commencer par cartographier le savoir critique

Avant de sortir les tablettes, un exercice simple, faisable en 2 à 3 ateliers de travail, peut changer la donne : la cartographie du savoir-faire critique.

En pratique :

Cette cartographie donne un plan d’action concret : on ne va pas filmer tout et n’importe quoi, mais se concentrer sur les diagnostics ou réglages où la perte de savoir serait vraiment coûteuse.

Transformer chaque panne intéressante en opportunité de capitalisation

La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’organiser des « grands projets de transfert de compétences ». On peut faire beaucoup en traitant différemment les pannes déjà vécues au quotidien.

Une approche opérationnelle consiste à mettre en place un petit rituel de retour d’expérience (REX rapide) sur les incidents significatifs.

Principe :

Questions utiles à poser :

Ces éléments sont ceux qu’on oublie de documenter naturellement, et pourtant ce sont eux qui constituent le cœur du savoir-faire.

Ensuite, on capitalise le REX dans l’outil digital le plus adapté : fiche standardisée dans la GMAO, note technique interne, courte vidéo, ou combinaison des trois.

Utiliser le digital pour capturer le geste et le raisonnement

Sur le terrain, les solutions les plus efficaces pour préserver le savoir-faire ne sont pas forcément les plus sophistiquées. Quelques leviers simples :

Le point clé : ces contenus doivent être facilement accessibles depuis le terrain (tablette, smartphone, PC proche des lignes), sinon ils resteront théoriques.

Mettre les techniciens au centre de la conception des outils

Un système digital qui ne recueille pas le savoir des techniciens est souvent un système qui a été conçu sans eux. Pour éviter ça, il est utile de travailler avec un petit groupe pilote :

Objectif du groupe : co-concevoir la manière de documenter le savoir dans l’outil, en gardant trois critères en tête :

Concrètement, on peut partir de quelques pannes réelles récentes, les saisir ensemble dans la GMAO, puis ajuster les champs et les modèles de compte rendu jusqu’à ce que les techniciens disent : « oui, ça, je peux le faire au quotidien sans que ça me gêne dans mon travail ».

Organiser le binômage et la transmission, appuyés par le digital

Le digital ne remplace pas la transmission humaine ; il la augmente. Un dispositif robuste combine toujours :

La GMAO peut même intégrer ces parcours : par exemple, lier certaines formations ou contenus à des habilitations, ou suivre quelles interventions ont été réalisées par quels techniciens dans quel rôle (observateur, exécutant, autonome).

Mesurer ce qui compte : indicateurs sur le savoir, pas seulement sur les pannes

Beaucoup de directions suivent des indicateurs classiques de maintenance (MTBF, MTTR, taux de pannes, coût de maintenance…). Peu mesurent l’état du savoir-faire. Quelques indicateurs simples peuvent pourtant faire la différence :

Ces indicateurs permettent de vérifier si la digitalisation sert réellement à diffuser le savoir-faire, ou si elle se contente d’enregistrer des informations pour l’audit.

Les points de vigilance avec l’IA et la maintenance prédictive

Impossible de parler de digitalisation de la maintenance sans aborder l’IA et les promesses de la maintenance prédictive. Là encore, quelques clarifications s’imposent.

Ce que l’IA peut faire de bien :

Mais l’IA n’invente pas le savoir-faire terrain. Elle ne fait que travailler sur les données qu’on lui donne. Si les historiques sont incomplets ou mal renseignés, on obtient des modèles fragiles, voire trompeurs.

Deux règles pratiques :

Encadré à retenir : check-list pour une digitalisation qui préserve le savoir-faire

Pour résumer les points clés, voici une check-list utilisable tel quel lors de vos projets :

Si vous répondez oui à la plupart de ces points, la digitalisation de votre maintenance a de bonnes chances de renforcer, et non d’affaiblir, le capital de compétences de vos équipes.

En filigrane : changer la culture, pas seulement les outils

Digitaliser la maintenance sans perdre le savoir-faire des techniciens, c’est d’abord une affaire de culture :

Ce changement ne se décrète pas avec un slide PowerPoint. Il se construit dans les détails : le temps qu’on laisse à un technicien pour rédiger un bon compte rendu, la manière dont on remercie un expert qui prend le temps de se filmer pour expliquer un diagnostic, la place qu’on donne à ces sujets dans les réunions d’équipe.

Les entreprises qui réussissent leur virage digital en maintenance sont souvent celles qui ont compris une chose simple : la technologie n’a de valeur que si elle respecte le travail réel et qu’elle aide ceux qui le font à mieux partager ce qu’ils savent.

Dans un atelier, un jour, un technicien m’a dit : « Ta GMAO, je veux bien m’y mettre, mais à une condition : que ça serve aussi à quelqu’un d’autre qu’à l’auditeur externe ». C’est probablement le meilleur cahier des charges qu’on puisse imaginer pour une maintenance vraiment digitale… et vraiment compétente.

Michel

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