Dans beaucoup d’usines, la « performance énergétique » reste un sujet de slides pour comités de direction, loin du terrain. Pourtant, entre deux compresseurs d’air, deux groupes froids ou deux bâtiments tertiaires, la classe énergétique peut représenter des dizaines de milliers d’euros sur la facture annuelle. Le problème, c’est que peu de gens lisent vraiment ces étiquettes, et encore moins savent les utiliser pour décider.
Dans cet article, on va faire ce que peu de fournisseurs prennent le temps d’expliquer : comment lire et exploiter l’échelle de performance énergétique, que ce soit pour vos équipements ou pour vos locaux, avec une grille d’analyse simple, orientée terrain.
Ce que recouvre vraiment la « performance énergétique »
Avant de parler d’étiquettes, il faut clarifier de quoi on parle. La performance énergétique, ce n’est pas seulement « consommer moins ». C’est le ratio entre :
- l’énergie consommée (kWh, m³ de gaz, litres de fioul, etc.)
- et le service rendu (chauffer X m², produire X pièces, refroidir X m³, éclairer X lux, etc.).
Une classe énergétique correcte pour un bâtiment ou un équipement, ce n’est pas juste une médaille verte à afficher dans un rapport RSE. C’est :
- un coût d’exploitation plus faible et plus prévisible ;
- une meilleure conformité réglementaire (bâtiments tertiaires, ERP, etc.) ;
- une marge de manœuvre plus grande en cas de hausse des prix de l’énergie.
Sur le terrain, la question à se poser est simple : « Pour le même niveau de service, combien ça coûte en énergie par an… et quelle classe j’achète ou j’occupe aujourd’hui ? ».
Bien comprendre l’échelle de performance pour l’équipement
Commençons par le plus fréquent : les étiquettes énergie que l’on retrouve sur les équipements électriques. Même si beaucoup d’exemples viennent du domestique (frigos, climatiseurs, etc.), la logique est exactement la même pour vos locaux, vos bureaux et une partie de vos équipements industriels.
Une étiquette énergétique standard en Europe repose sur :
- une échelle de A à G (A = meilleur, G = pire) ;
- une consommation annuelle d’énergie en kWh/an, mesurée selon une méthode de test normalisée ;
- éventuellement quelques indicateurs complémentaires (bruit, capacité, rendement saisonnier, etc.).
Important : depuis la réforme européenne, on est revenu à une échelle simple A → G, en supprimant les A+, A++, A+++ qui avaient fini par tout brouiller. Résultat : des appareils qui étaient « A+++ » se retrouvent parfois en B ou C sur la nouvelle étiquette. Ce n’est pas qu’ils ont empiré, c’est que l’échelle a été resserrée.
À retenir : toujours vérifier l’année et le type d’étiquette. Comparer un « A+++ » ancien système avec un « A » nouveau système n’a pas de sens sans cette mise en perspective.
Lire une étiquette équipement : un exemple chiffré
Imaginons que vous deviez choisir des climatiseurs pour un atelier de 400 m². Deux modèles vous sont proposés :
- Modèle 1 : classe C, 4 000 € posé, 5 000 kWh/an ;
- Modèle 2 : classe A, 5 000 € posé, 3 000 kWh/an.
Avec un prix moyen de l’électricité de 0,15 €/kWh (valeur indicatrice, à adapter à votre contrat), on obtient :
- Modèle 1 : 5 000 × 0,15 = 750 €/an ;
- Modèle 2 : 3 000 × 0,15 = 450 €/an.
Différence : 300 €/an d’écart.
Sur 10 ans, sans même indexer les tarifs : 3 000 € d’économies. L’écart d’investissement initial (1 000 €) est donc amorti en un peu plus de 3 ans. Dans une industrie où on discute parfois des centimes sur le prix d’un consommable, refuser un tel calcul de bon sens sur l’énergie est un luxe qu’on ne peut plus se permettre.
La classe énergétique devient alors un critère de décision prioritaire, au même titre que la disponibilité, le délai et la fiabilité.
Locaux et bâtiments : comment lire les classes DPE
Passons maintenant aux bâtiments. En France, le DPE (Diagnostic de Performance Énergétique) classe les bâtiments de A à G, principalement sur la base :
- de la consommation d’énergie (kWh/m²/an) ;
- et des émissions de gaz à effet de serre (kg CO₂/m²/an).
Pour une entreprise, les enjeux sont multiples :
- valeur locative : un bâtiment mieux classé se loue et se revend mieux ;
- conformité réglementaire, notamment pour le tertiaire (décret tertiaire) ;
- coûts d’exploitation : chauffage, climatisation, ventilation, éclairage.
Une règle simple à intégrer dans vos projets immobiliers :
- en dessous de la classe D : vous êtes dans une zone à risque sur les futures exigences réglementaires. Attendez-vous à des travaux ;
- entre B et D : la situation est généralement maîtrisable, moyennant quelques optimisations ;
- A ou B : vous êtes dans le haut du panier, utile pour l’image et le long terme.
Dans les faits, beaucoup de sites industriels occupent des bâtiments C, D voire E, parfois mal isolés, avec des systèmes de chauffage anciens. La question n’est pas seulement « est-ce grave ? », mais plutôt : « combien ça me coûte chaque année et comment je progresse d’une classe ? ».
Passer d’une classe à l’autre : ce que ça implique réellement
Une amélioration de classe énergétique, pour un bâtiment comme pour un équipement, repose toujours sur les mêmes leviers :
- réduire les pertes (isolation, étanchéité à l’air, fuites d’air comprimé, circuits mal isolés…) ;
- améliorer le rendement des systèmes (chaudières, groupes froids, moteurs, variateurs de vitesse…) ;
- piloter l’usage (régulation, programmation, occupation réelle, arrêt hors production).
Par exemple, pour un bâtiment tertiaire de 2 000 m² en classe E consommant 300 kWh/m²/an, passer à 220 kWh/m²/an (classe D) peut représenter :
- remplacement d’une vieille chaudière par une chaudière à condensation ou une PAC ;
- isolation des réseaux ;
- réglage des consignes de température et programmation horaire adaptée aux horaires réels.
Si votre prix moyen de l’énergie est de 0,12 €/kWh, la différence est de :
- (300 – 220) × 2 000 × 0,12 = 19 200 €/an
Ce n’est plus une jolie couleur sur un rapport : c’est l’équivalent du salaire chargé d’un poste de technicien. De quoi justifier assez vite une étude et un plan d’action.
Comment utiliser les classes pour arbitrer vos investissements
Sur le terrain, les arbitrages sont souvent faits ainsi : « On prend l’équipement le moins cher, de toute façon tout est en A ou B maintenant ». Mauvaise stratégie.
Une méthode pragmatique pour intégrer la performance énergétique dans vos décisions :
- demander systématiquement la classe énergétique et la consommation annuelle estimée pour tout équipement consommateur significatif (chauffage, froid, air comprimé, ventilateurs, éclairage, etc.) ;
- convertir en coût annuel (kWh/an × prix du kWh) pour comparer les modèles ;
- calculer le temps de retour simple : (surcoût d’achat) / (économie annuelle) ;
- écarter les modèles « bas de gamme énergétique » dès que le retour est raisonnable (souvent < 5 ans).
Check-list pratique à utiliser avant achat :
- Ai-je la classe énergétique de l’équipement ?
- Ai-je une estimation de la consommation annuelle dans mes conditions d’usage (pas seulement celles du test standard) ?
- Ai-je comparé au moins deux classes différentes (ex : B vs D) ?
- Ai-je chiffré la différence de coût sur 5 à 10 ans ?
- Ai-je intégré dans le cahier des charges un niveau de performance énergétique minimum ?
Appliquer cette check-list à chaque renouvellement de parc (éclairage, ventilation, moteurs, groupes froids) permet, en quelques années, de « remonter » la classe énergétique réelle de votre site, sans projet pharaonique.
Attention aux pièges de lecture des étiquettes
Les étiquettes énergétiques ont leurs limites, et les fournisseurs jouent parfois avec. Quelques pièges classiques :
- Conditions de test irréalistes : la consommation indiquée est mesurée dans des conditions « standard » souvent éloignées de votre usage réel (température, charge, durée d’utilisation). Pour un groupe froid ou un climatiseur en usine, demander toujours la consommation dans VOS conditions de fonctionnement (plage de température, charge moyenne, temps d’utilisation réel).
- Comparaison de choux et de carottes : on compare deux appareils de tailles différentes. Un frigo de classe A très grand peut consommer plus en absolu qu’un frigo de classe C plus petit. En industriel, même piège : un ventilateur très performant mais surdimensionné peut, au final, coûter plus cher en énergie.
- Effet rebond : « C’est plus économe, donc je peux le laisser tourner plus longtemps ». Classique sur l’éclairage LED ou les climatiseurs. La classe énergétique ne dispense pas d’une vraie discipline d’usage.
- Réforme de l’étiquette ignorée : certains documents commerciaux affichent encore les anciennes classes A+, A++, etc. Demander systématiquement la correspondance avec la nouvelle échelle A → G pour y voir clair.
Réflexe à adopter : ne jamais se contenter de la lettre A, B ou C. Demander « Combien de kWh par an, dans MES conditions ? » et bâtir la décision sur ce chiffre.
Utiliser la performance énergétique pour piloter vos locaux
Sur un site industriel, les locaux (bureaux, ateliers, entrepôts) représentent souvent une part non négligeable de la facture d’énergie, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Les classes énergétiques des bâtiments et des systèmes techniques (chauffage, ventilation, clim, éclairage) deviennent alors un outil de pilotage utile.
Quelques actions concrètes :
- Cartographier vos locaux : quelles sont les classes DPE de vos différents bâtiments ? Les plus énergivores ne sont pas toujours ceux qu’on croit.
- Relier classes et factures : pour chaque bâtiment, calculer un coût énergétique au m². Un bâtiment en classe E mais très peu utilisé peut être moins prioritaire qu’un bâtiment en classe D très occupé.
- Fixer un plan de progrès par classe : par exemple, objectif à 5 ans : « aucun bâtiment au-delà de E », puis « 80 % des surfaces en C ou mieux ».
- Prioriser les quick wins : réglages de consignes, extinction automatique, programmation horaire, régulation pièce par pièce, amélioration de l’étanchéité des portes sectionnelles, etc.
L’intérêt de cette approche, c’est qu’elle parle aussi bien au directeur financier qu’au responsable maintenance : moins de kWh, moins de CO₂, moins de budget.
Cas particulier : moteurs électriques et équipements industriels spécifiques
Pour certains équipements industriels, l’échelle A → G n’est pas toujours utilisée. On trouve d’autres systèmes de classes, par exemple :
- moteurs électriques : classes IE1, IE2, IE3, IE4 (IE4 étant le plus performant) ;
- transfos, variateurs, pompes, ventilateurs : rendements minimaux définis par les règlements « Ecodesign » européens ;
- équipements de production de chaleur ou de froid : rendements saisonniers (SCOP, SEER…).
La logique reste identique : un moteur IE3 ou IE4 consomme nettement moins qu’un moteur IE1, surtout s’il tourne à forte durée annuelle (3 x 8, process continu).
Exemple simplifié : un moteur 15 kW fonctionnant 4 000 h/an.
- Rendement IE1 typique : ~88 % ;
- Rendement IE3 typique : ~92 %.
Puissance absorbée :
- IE1 : 15 / 0,88 ≈ 17,0 kW ;
- IE3 : 15 / 0,92 ≈ 16,3 kW.
Différence : 0,7 kW. Sur 4 000 h/an et à 0,12 €/kWh :
- 0,7 × 4 000 × 0,12 ≈ 336 €/an.
Sur 10 ans : 3 360 € d’économie, pour un surcoût d’achat souvent largement inférieur à ce montant. Là encore, la « classe » n’est pas un gadget, mais un critère économique majeur.
À retenir : sur les équipements très utilisés, la performance énergétique doit être un critère central du cahier des charges, pas une option.
Comment mettre tout cela en musique dans l’entreprise
Passer d’une vision théorique de la performance énergétique à une gestion structurée ne demande pas forcément une armée de consultants. Une démarche simple en 4 étapes peut déjà produire des résultats significatifs :
- 1. Faire l’inventaire ciblé :
- identifier les principaux postes consommateurs : chauffage, clim, air comprimé, moteurs, éclairage, process thermiques ;
- recenser pour chacun la classe (A → G, DPE, IE1 → IE4, etc.) ou, à défaut, la consommation annuelle.
- 2. Hiérarchiser :
- croiser classe énergétique et volume de consommation ;
- se concentrer d’abord sur les équipements « mauvais élèves » ET très utilisés.
- 3. Construire un plan d’actions :
- actions sans investissement ou faible : réglages, programmation, sensibilisation, arrêt des machines en veille inutile ;
- actions avec retour sur investissement court : remplacement de moteurs, de luminaires, de petits groupes froids, etc. ;
- projets plus lourds : rénovation de chaufferie, isolation, rénovation de bâtiments.
- 4. Suivre les résultats :
- suivi des consommations (par compteur ou sous-compteur si possible) ;
- mise à jour progressive de « la cartographie des classes » de vos équipements et locaux.
Si vous avez déjà une démarche ISO 50001 ou un système de management de l’énergie, ces étapes viennent simplement donner de la chair et des priorités concrètes à vos objectifs.
En synthèse opérationnelle :
- La classe énergétique (A → G, IE1 → IE4, etc.) n’est qu’un indicateur, mais elle donne une première hiérarchie utile.
- La vraie question est toujours économique : « Combien de kWh, donc combien d’euros par an, dans mes conditions réelles ? ».
- Pour chaque décision d’achat ou de rénovation, intégrer systématiquement ce critère évite de « verrouiller » des consommations élevées pour 10 ou 20 ans.
- Progressivement, vos équipements et vos locaux « remontent » en classe, sans plan Marshall, simplement par une série de bons choix au moment opportun.
En résumé, la prochaine fois qu’on vous présentera un équipement « classe A » ou un bâtiment « bien noté », gardez en tête deux questions très terre à terre :
- Que signifie exactement cette classe en termes de kWh/m²/an ou kWh/an ?
- Quel est l’impact sur ma facture et mon exploitation sur les 5 à 10 prochaines années ?
C’est à ce moment-là que l’échelle de performance énergétique cesse d’être un simple code couleur pour devenir un véritable outil de pilotage industriel.
Michel
