Kpi informatique : les indicateurs clés pour piloter vos systèmes d’information industriels

Kpi informatique : les indicateurs clés pour piloter vos systèmes d’information industriels

Dans beaucoup d’usines, l’informatique industrielle est devenue aussi critique que la ligne de production elle-même. Pourtant, quand on demande : « Comment mesurez-vous la performance de vos systèmes d’information industriels ? », on obtient souvent des réponses vagues : « On regarde les incidents majeurs », « On sait quand ça ne va pas », « On suit quelques tickets ». Autrement dit : on pilote au ressenti.

Le problème, c’est que le ressenti n’aide ni à défendre un budget, ni à prioriser un plan d’actions, ni à démontrer que l’IT apporte réellement de la valeur à l’atelier. C’est là que les KPI informatiques deviennent utiles… à condition de les choisir et de les utiliser correctement.

Pourquoi les KPI informatiques sont cruciaux en environnement industriel

Dans une usine, un bug sur un ERP, un MES ou une supervision n’est pas qu’un problème technique : c’est un OF en retard, une palette bloquée, un camion en attente, parfois une non-conformité qualité.

Concrètement, des KPI bien définis sur vos systèmes d’information industriels permettent de :

  • Mettre en évidence le coût réel des pannes et dysfonctionnements (temps perdu, rebuts, heures sup…)
  • Objectiver les échanges entre production, maintenance et IT (on sort du « c’est toujours l’informatique »)
  • Prioriser les investissements (serveurs, réseaux, licences, cybersécurité…)
  • Suivre l’efficacité des projets de digitalisation (MES, traçabilité, IoT…)
  • Réduire les risques de blocage de production par un incident IT
  • Autrement dit, ces indicateurs transforment l’IT industriel d’un « centre de coût » en un levier mesuré de performance industrielle.

    Les erreurs fréquentes avec les KPI informatiques

    Avant de lister des indicateurs, il est utile de passer par la case « erreurs classiques » observées sur le terrain :

  • Trop d’indicateurs : 40 KPI dans un tableau de bord = aucun suivi réel
  • Des indicateurs techniques incompréhensibles pour les opérationnels (CPU, RAM, QoS réseau…)
  • Des KPI IT déconnectés des impacts atelier (on parle serveurs, pas OF retardés)
  • Des chiffres non fiables ou calculés à la main dans Excel une fois par trimestre
  • Des indicateurs sans cible, ni responsable, ni plan d’actions associé
  • Un bon test : si un chef d’atelier ou un responsable de production ne comprend pas en 30 secondes ce que dit votre tableau de bord IT, c’est qu’il est mal conçu pour un contexte industriel.

    Les grandes familles de KPI pour piloter un SI industriel

    Plutôt que d’empiler les indicateurs, il est plus efficace de raisonner par grandes familles. En environnement industriel, cinq blocs de KPI couvrent l’essentiel des besoins.

    Disponibilité et continuité de service

    Ici, on cherche à répondre à une question simple : « Est-ce que les systèmes nécessaires à la production sont disponibles quand on en a besoin ? ».

    Exemples d’indicateurs utiles :

  • Taux de disponibilité des applications critiques (MES, ERP, WMS, supervision, etc.) sur les horaires de production
  • Nombre d’incidents bloquants production par période (jour/semaine/mois)
  • Temps moyen d’indisponibilité par incident impactant la production
  • MTTR IT (Mean Time To Repair) sur les incidents critiques
  • Nombre de redémarrages manuels de systèmes en horaires non ouvrés
  • Sur le terrain, un indicateur parlant pour la production est le « temps perdu production dû à l’IT » : minutes d’arrêt ligne liées à une cause informatique. Même si l’estimation n’est pas parfaite au départ, elle met tout le monde d’accord sur l’enjeu.

    Performance et stabilité des systèmes

    Un système « up » mais qui rame peut être aussi pénalisant qu’un système à l’arrêt. Ici, on ne parle pas pour le plaisir de suivre le CPU, mais pour mesurer ce que subissent réellement les utilisateurs.

    Indicateurs typiques :

  • Temps de réponse moyen des applications critiques sur les postes atelier
  • Temps de chargement d’un écran de saisie OF ou d’une fiche produit
  • Nombre de ralentissements majeurs signalés par les utilisateurs
  • Taux de sessions interrompues ou erreurs applicatives en pleine saisie
  • Un exemple concret : dans une usine agroalimentaire, le simple fait de mesurer le temps de validation d’un OF dans le MES (en secondes) a permis de justifier une optimisation base de données. Résultat : -40 % de temps de saisie et une réduction sensible des erreurs de scannage, car les opérateurs n’étaient plus tentés de « cliquer partout » pour aller plus vite.

    Support utilisateurs et qualité de service IT

    Ce bloc sert à répondre à la question : « Comment l’IT traite-t-elle les problèmes du terrain ? ».

    Indicateurs concrets :

  • Nombre de tickets liés aux systèmes d’information industriels (par service, par site)
  • Répartition des tickets par criticité (bloquant, gênant, mineur)
  • Délai moyen de prise en compte d’un ticket critique
  • Taux de résolution dans les délais annoncés (SLA internes)
  • Taux de réouverture de tickets (problèmes mal traités ou récurrents)
  • Satisfaction utilisateurs sur le support (note simple après fermeture du ticket)
  • Ce sont des KPI classiques de helpdesk, mais adaptés au contexte industriel en mettant l’accent sur :

  • Les horaires de production (nuits, week-ends, 3×8…)
  • Les postes « sensibles » (salles de contrôle, réception expéditions, qualité…)
  • Un point clé : associer systématiquement les tickets à un impact métier (retard OF, blocage expédition, dossier qualité en attente…). Sans ce lien, on sous-estime la gravité de certains incidents « apparemment mineurs ».

    Sécurité et intégrité des systèmes industriels

    Les usines découvrent souvent la cybersécurité OT à l’occasion… d’un incident. Là aussi, quelques KPI simples valent mieux qu’un discours anxiogène.

    Exemples :

  • Nombre de postes industriels (PC supervision, terminaux atelier…) à jour des correctifs critiques
  • Taux de sauvegardes réussies des serveurs de production et temps moyen de restauration testée
  • Nombre d’accès non autorisés ou tentatives détectées sur le réseau industriel
  • Nombre de comptes partagés non conformes (comptes génériques opérateurs, etc.)
  • Nombre de changements non documentés sur les configurations systèmes critiques
  • Un KPI particulièrement parlant est le « temps de restauration » validé par des tests périodiques. Sur le terrain, on découvre parfois que la restauration complète d’un serveur MES, entre récupération sauvegarde, remontée des VM et reconfig réseau, prend… 8 heures. Le jour où la ligne est à l’arrêt, ces 8 heures prennent soudain une autre dimension.

    Projets et amélioration continue du SI industriel

    Un SI industriel n’est pas figé : migrations de MES, déploiement d’écrans tactiles, traçabilité renforcée, intégration IoT… Pour éviter que l’IT soit vue comme « toujours en retard », quelques KPI de pilotage projet rendent service.

    Indicateurs possibles :

  • Taux de projets SI livrés dans les délais convenus avec la production
  • Taux de projets livrés avec le périmètre fonctionnel complet (sans dérogations majeures)
  • Taux d’adhésion utilisateurs (formation réalisée, usage réel des nouvelles fonctions)
  • Volume d’anomalies post mise en production sur les projets récents
  • Sur le terrain, il est souvent utile de compléter avec un indicateur de type : « temps gagné ou risques réduits en production grâce au projet X », même estimé. Cela oblige à ramener l’IT au langage de l’atelier, et pas seulement à « on a mis un nouveau logiciel ».

    Aligner vos KPI IT sur les enjeux industriels réels

    Un bon indicateur informatique, dans un contexte industriel, doit répondre à une double contrainte :

  • Parler aux équipes IT (techniquement fiable, mesurable automatiquement, pertinent pour l’architecture SI)
  • Parler aux équipes opérationnelles (impact visible sur la sécurité, les délais, la qualité, les coûts)
  • Pour y arriver, une approche simple consiste à partir des objectifs industriels et non de la technique :

  • Objectif délai : réduire les retards de livraison → suivre les arrêts production causés par l’IT, les incidents sur planification/ERP, les temps d’indisponibilité des systèmes de préparation expéditions
  • Objectif qualité : réduire les non-conformités → suivre les incidents sur les systèmes de traçabilité, les pertes de données qualité, les défauts d’enregistrement d’informations en atelier
  • Objectif productivité : simplifier le travail des opérateurs → suivre les temps d’attente liés à l’IT, les doubles saisies, les plantages en pleine production
  • Dans une PME industrielle, il vaut mieux 8 à 12 KPI bien choisis, alignés sur ces objectifs, que 50 indicateurs techniques qui ne servent qu’aux rapports internes de la DSI.

    Comment choisir vos KPI informatiques sans y passer des mois

    Plutôt que de lancer un « grand projet KPI », voici une démarche terrain, testée dans plusieurs contextes industriels.

    Étape 1 – Cartographier les systèmes vraiment critiques pour la production :

  • Quelles applications, quels serveurs, quelles interfaces arrêtent la production s’ils tombent ?
  • Quels sont les postes atelier incontournables (balances, terminaux codes-barres, PC supervision…)?
  • Étape 2 – Lister les incidents et irritants des 6 à 12 derniers mois :

  • Arrêts ligne imputés à l’IT
  • Retards expédition dus à un blocage système
  • Problèmes récurrents remontés par les opérateurs (« ça plante toujours à ce moment-là »)
  • Étape 3 – Associer un indicateur à chaque problème majeur :

  • Problème : Arrêts fréquents du MES la nuit → KPI : nombre et durée des indisponibilités MES sur tranche nuit
  • Problème : Ralentissements en réception → KPI : temps de traitement moyen d’un bon de réception dans le système
  • Problème : Manque de support le week-end → KPI : temps de prise en compte des tickets critiques en horaires décalés
  • Étape 4 – Filtrer et prioriser :

  • Garder les indicateurs qui répondent à un enjeu industriel clair
  • Éliminer les doublons et les indicateurs trop coûteux à mesurer
  • Vérifier que chaque KPI a :
  • Un mode de calcul clair
  • Une source de données fiable
  • Un responsable identifié (côté IT et, si possible, côté métier)
  • En deux ou trois ateliers mêlant production, maintenance et IT, on arrive en général à une première liste d’indicateurs déjà largement exploitable.

    Mettre en place un tableau de bord SI utile aux ateliers

    Un tableau de bord de KPI informatique qui finit dans un tiroir ne vaut pas mieux qu’un PowerPoint oublié. Pour qu’il soit réellement utilisé en usine :

  • Affichez-le dans les mêmes rituels que les autres indicateurs (top 5, réunions de production, revues de performance)
  • Présentez les indicateurs IT au même niveau que les OEE, TRS, taux de service… pas en annexe
  • Visualisez les tendances, pas seulement la photo du mois (3 à 6 mois glissants)
  • Utilisez un code couleur simple (vert/orange/rouge) aligné sur des seuils partagés avec la production
  • Liez chaque dérive à un plan d’actions nommé, avec responsable et délai
  • Sur certains sites, des écrans d’atelier affichent en temps réel l’état des principaux systèmes (MES, supervision, réseau atelier), avec un code couleur. Résultat : moins de « c’est encore l’IT » et davantage de discussion factuelle lors des incidents.

    Quelques KPI informatiques concrets, adaptés à une usine type

    Pour vous aider à démarrer, voici une base de travail adaptable à votre contexte :

  • Disponibilité MES pendant les heures de production (%)
  • Minutes d’arrêt ligne imputables à un incident IT (par ligne, par semaine)
  • Temps moyen de résolution des incidents bloquants production (MTTR)
  • Temps moyen de réponse de l’écran de saisie OF sur les postes atelier (en secondes)
  • Nombre d’incidents récurrents (même cause, même zone de production) sur 3 mois
  • Nombre de tickets IT critiques en attente de traitement > X heures
  • Taux de sauvegardes réussies des serveurs de production (%)
  • Temps moyen de restauration testé d’un serveur critique (en minutes)
  • Taux de postes atelier conformes aux règles de sécurité définies (correctifs, antivirus, comptes)
  • Taux de projets SI industriels livrés à la date convenue avec la production (%)
  • Si vous devez n’en choisir que 5 pour un démarrage, privilégiez :

  • Minutes d’arrêt production dues à l’IT
  • Disponibilité MES
  • Temps moyen de résolution incidents bloquants
  • Temps de réponse moyen sur les postes atelier
  • Taux de sauvegardes réussies / temps de restauration
  • Vous couvrez ainsi continuité de service, performance ressentie, gestion de crise et capacité à revenir en arrière en cas de gros pépin.

    Quelques pièges à éviter dans le suivi au quotidien

    Sur le papier, les KPI sont toujours propres. Sur le terrain, c’est une autre histoire. Quelques pièges classiques vus en usine :

  • Manipuler la mesure : classer un incident en « gênant » plutôt qu’en « bloquant » pour préserver un joli KPI
  • Changer la méthode de calcul sans prévenir, rendant impossible toute analyse historique
  • Oublier la formation des équipes à l’interprétation des indicateurs (IT comme production)
  • Lancer trop d’actions à la fois au lieu de traiter 2 ou 3 causes racines majeures
  • Se focaliser sur un seul indicateur (ex : disponibilité) en oubliant les autres (ex : performance, sécurité)
  • Un bon réflexe est de revoir une fois par an la liste des KPI avec les métiers : lesquels ont réellement servi à prendre des décisions ? Lesquels n’ont jamais été utilisés ? On ajuste, on simplifie, on supprime les indicateurs inutiles.

    Et demain : KPI temps réel et données d’atelier

    Avec le développement des MES avancés, de l’IoT et des plateformes de données, une nouvelle génération de KPI informatiques fait son apparition :

  • Surveillance temps réel des temps de réponse des API entre systèmes (MES–ERP, MES–WMS…)
  • Corrélation automatique entre incidents IT et arrêts machines
  • Alerte proactive en cas de dégradation progressive des performances système
  • Attention toutefois au piège du « tout temps réel » et des jolis dashboards qui n’aboutissent à aucune décision. La question à se poser reste toujours la même : « Si cet indicateur passe dans le rouge, qui fait quoi, dans quel délai, et avec quel pouvoir d’action ? ».

    Un indicateur sans levier d’action identifié n’est qu’une information de plus dans un environnement déjà saturé.

    Au final, piloter votre informatique industrielle par les KPI n’est ni un luxe ni un gadget : c’est un moyen concret de remettre l’IT à sa juste place dans l’usine, ni bouc émissaire permanent, ni boîte noire inaccessible, mais un outil mesuré au service de la performance industrielle.

    Et comme souvent dans l’industrie, la démarche la plus efficace n’est pas la plus complexe : démarrez avec quelques indicateurs bien choisis, reliés à des problèmes de terrain bien concrets, et faites-les vivre dans vos rituels de production. C’est là que les chiffres commencent vraiment à changer les pratiques.

    Michel