Dans beaucoup d’usines, l’informatique industrielle est devenue aussi critique que la ligne de production elle-même. Pourtant, quand on demande : « Comment mesurez-vous la performance de vos systèmes d’information industriels ? », on obtient souvent des réponses vagues : « On regarde les incidents majeurs », « On sait quand ça ne va pas », « On suit quelques tickets ». Autrement dit : on pilote au ressenti.
Le problème, c’est que le ressenti n’aide ni à défendre un budget, ni à prioriser un plan d’actions, ni à démontrer que l’IT apporte réellement de la valeur à l’atelier. C’est là que les KPI informatiques deviennent utiles… à condition de les choisir et de les utiliser correctement.
Pourquoi les KPI informatiques sont cruciaux en environnement industriel
Dans une usine, un bug sur un ERP, un MES ou une supervision n’est pas qu’un problème technique : c’est un OF en retard, une palette bloquée, un camion en attente, parfois une non-conformité qualité.
Concrètement, des KPI bien définis sur vos systèmes d’information industriels permettent de :
Autrement dit, ces indicateurs transforment l’IT industriel d’un « centre de coût » en un levier mesuré de performance industrielle.
Les erreurs fréquentes avec les KPI informatiques
Avant de lister des indicateurs, il est utile de passer par la case « erreurs classiques » observées sur le terrain :
Un bon test : si un chef d’atelier ou un responsable de production ne comprend pas en 30 secondes ce que dit votre tableau de bord IT, c’est qu’il est mal conçu pour un contexte industriel.
Les grandes familles de KPI pour piloter un SI industriel
Plutôt que d’empiler les indicateurs, il est plus efficace de raisonner par grandes familles. En environnement industriel, cinq blocs de KPI couvrent l’essentiel des besoins.
Disponibilité et continuité de service
Ici, on cherche à répondre à une question simple : « Est-ce que les systèmes nécessaires à la production sont disponibles quand on en a besoin ? ».
Exemples d’indicateurs utiles :
Sur le terrain, un indicateur parlant pour la production est le « temps perdu production dû à l’IT » : minutes d’arrêt ligne liées à une cause informatique. Même si l’estimation n’est pas parfaite au départ, elle met tout le monde d’accord sur l’enjeu.
Performance et stabilité des systèmes
Un système « up » mais qui rame peut être aussi pénalisant qu’un système à l’arrêt. Ici, on ne parle pas pour le plaisir de suivre le CPU, mais pour mesurer ce que subissent réellement les utilisateurs.
Indicateurs typiques :
Un exemple concret : dans une usine agroalimentaire, le simple fait de mesurer le temps de validation d’un OF dans le MES (en secondes) a permis de justifier une optimisation base de données. Résultat : -40 % de temps de saisie et une réduction sensible des erreurs de scannage, car les opérateurs n’étaient plus tentés de « cliquer partout » pour aller plus vite.
Support utilisateurs et qualité de service IT
Ce bloc sert à répondre à la question : « Comment l’IT traite-t-elle les problèmes du terrain ? ».
Indicateurs concrets :
Ce sont des KPI classiques de helpdesk, mais adaptés au contexte industriel en mettant l’accent sur :
Un point clé : associer systématiquement les tickets à un impact métier (retard OF, blocage expédition, dossier qualité en attente…). Sans ce lien, on sous-estime la gravité de certains incidents « apparemment mineurs ».
Sécurité et intégrité des systèmes industriels
Les usines découvrent souvent la cybersécurité OT à l’occasion… d’un incident. Là aussi, quelques KPI simples valent mieux qu’un discours anxiogène.
Exemples :
Un KPI particulièrement parlant est le « temps de restauration » validé par des tests périodiques. Sur le terrain, on découvre parfois que la restauration complète d’un serveur MES, entre récupération sauvegarde, remontée des VM et reconfig réseau, prend… 8 heures. Le jour où la ligne est à l’arrêt, ces 8 heures prennent soudain une autre dimension.
Projets et amélioration continue du SI industriel
Un SI industriel n’est pas figé : migrations de MES, déploiement d’écrans tactiles, traçabilité renforcée, intégration IoT… Pour éviter que l’IT soit vue comme « toujours en retard », quelques KPI de pilotage projet rendent service.
Indicateurs possibles :
Sur le terrain, il est souvent utile de compléter avec un indicateur de type : « temps gagné ou risques réduits en production grâce au projet X », même estimé. Cela oblige à ramener l’IT au langage de l’atelier, et pas seulement à « on a mis un nouveau logiciel ».
Aligner vos KPI IT sur les enjeux industriels réels
Un bon indicateur informatique, dans un contexte industriel, doit répondre à une double contrainte :
Pour y arriver, une approche simple consiste à partir des objectifs industriels et non de la technique :
Dans une PME industrielle, il vaut mieux 8 à 12 KPI bien choisis, alignés sur ces objectifs, que 50 indicateurs techniques qui ne servent qu’aux rapports internes de la DSI.
Comment choisir vos KPI informatiques sans y passer des mois
Plutôt que de lancer un « grand projet KPI », voici une démarche terrain, testée dans plusieurs contextes industriels.
Étape 1 – Cartographier les systèmes vraiment critiques pour la production :
Étape 2 – Lister les incidents et irritants des 6 à 12 derniers mois :
Étape 3 – Associer un indicateur à chaque problème majeur :
Étape 4 – Filtrer et prioriser :
En deux ou trois ateliers mêlant production, maintenance et IT, on arrive en général à une première liste d’indicateurs déjà largement exploitable.
Mettre en place un tableau de bord SI utile aux ateliers
Un tableau de bord de KPI informatique qui finit dans un tiroir ne vaut pas mieux qu’un PowerPoint oublié. Pour qu’il soit réellement utilisé en usine :
Sur certains sites, des écrans d’atelier affichent en temps réel l’état des principaux systèmes (MES, supervision, réseau atelier), avec un code couleur. Résultat : moins de « c’est encore l’IT » et davantage de discussion factuelle lors des incidents.
Quelques KPI informatiques concrets, adaptés à une usine type
Pour vous aider à démarrer, voici une base de travail adaptable à votre contexte :
Si vous devez n’en choisir que 5 pour un démarrage, privilégiez :
Vous couvrez ainsi continuité de service, performance ressentie, gestion de crise et capacité à revenir en arrière en cas de gros pépin.
Quelques pièges à éviter dans le suivi au quotidien
Sur le papier, les KPI sont toujours propres. Sur le terrain, c’est une autre histoire. Quelques pièges classiques vus en usine :
Un bon réflexe est de revoir une fois par an la liste des KPI avec les métiers : lesquels ont réellement servi à prendre des décisions ? Lesquels n’ont jamais été utilisés ? On ajuste, on simplifie, on supprime les indicateurs inutiles.
Et demain : KPI temps réel et données d’atelier
Avec le développement des MES avancés, de l’IoT et des plateformes de données, une nouvelle génération de KPI informatiques fait son apparition :
Attention toutefois au piège du « tout temps réel » et des jolis dashboards qui n’aboutissent à aucune décision. La question à se poser reste toujours la même : « Si cet indicateur passe dans le rouge, qui fait quoi, dans quel délai, et avec quel pouvoir d’action ? ».
Un indicateur sans levier d’action identifié n’est qu’une information de plus dans un environnement déjà saturé.
Au final, piloter votre informatique industrielle par les KPI n’est ni un luxe ni un gadget : c’est un moyen concret de remettre l’IT à sa juste place dans l’usine, ni bouc émissaire permanent, ni boîte noire inaccessible, mais un outil mesuré au service de la performance industrielle.
Et comme souvent dans l’industrie, la démarche la plus efficace n’est pas la plus complexe : démarrez avec quelques indicateurs bien choisis, reliés à des problèmes de terrain bien concrets, et faites-les vivre dans vos rituels de production. C’est là que les chiffres commencent vraiment à changer les pratiques.
Michel
