Rôle stratégique des jumeaux numériques dans l’optimisation des procédés et la réduction des coûts industriels

Rôle stratégique des jumeaux numériques dans l’optimisation des procédés et la réduction des coûts industriels

Sur le terrain, on me pose souvent la question : « Le jumeau numérique, c’est vraiment utile ou c’est juste un nouveau buzzword pour consultants ? ». La réponse courte : ça dépend de ce qu’on en fait. Utilisé intelligemment, un jumeau numérique peut devenir un levier très concret pour optimiser les procédés et réduire les coûts. Utilisé comme vitrine PowerPoint, il ne sert pas à grand-chose, à part alimenter des slides.

Dans cet article, je vous propose d’aborder les jumeaux numériques non pas comme un concept marketing, mais comme un outil industriel. Avec une seule boussole : qu’est-ce que ça change dans l’atelier, au bureau des méthodes, en maintenance… et sur la ligne de coût ?

Jumeau numérique : de quoi parle-t-on vraiment ?

Avant de se laisser embarquer, posons les bases. Dans l’industrie, un jumeau numérique, ce n’est pas juste une belle vue 3D d’une machine.

Un jumeau numérique, c’est :

  • Un modèle numérique fidèle d’un produit, d’un procédé ou d’une installation
  • Alimenté en temps (quasi) réel par des données issues du terrain (capteurs, MES, ERP, GMAO…)
  • Capable de simuler le comportement futur du système pour tester des scénarios, prévoir des dérives, optimiser des paramètres

La différence avec la simulation classique ? Le lien continu avec le réel. Là où une simulation est souvent figée à un instant T (étude de faisabilité, dimensionnement…), le jumeau numérique vit avec l’usine. Il apprend au fur et à mesure, se calibre, s’affine, et devient un outil d’aide à la décision du quotidien.

Attention toutefois : ce lien avec le réel a un coût (capteurs, intégration, data, maintenance du modèle). L’enjeu, c’est de savoir où il est pertinent d’investir… et où un bon vieux Excel fait encore l’affaire.

Optimiser les procédés : du ressenti au pilotage chiffré

Imaginons une ligne de remplissage agroalimentaire. Depuis des années, les opérateurs « sentent » que certaines recettes passent mieux le vendredi, que la cadence optimale dépend de la température ambiante, et que la combinaison opérateur + équipe de nuit joue sur le taux de rebuts. Mais tout ça reste au stade de la perception.

Un jumeau numérique de la ligne permet de passer de cette logique intuitive à un pilotage structuré :

  • On modélise le procédé : temps de cycle, paramétrage machine, viscosité produit, températures, changement de format, etc.
  • On connecte aux données réelles : capteurs, MES, historiques de production, rejets qualité
  • On simule l’impact de variations : +5 % de cadence, changement de consigne de température, nouveau format d’emballage

Résultat : au lieu de passer trois semaines à tester des réglages en vraie production (avec rebuts, retards de livraisons, stress), on teste virtuellement, on réduit le champ des possibles, puis on valide en réel sur une fenêtre réduite.

Sur une ligne où chaque heure d’arrêt coûte 5 000 €, réduire de 8 heures la phase de mise au point d’un nouveau produit, ce n’est pas un « gain théorique » : c’est 40 000 € économisés, à condition de bien structurer la démarche.

Dans l’automobile, l’approche est similaire pour l’optimisation des procédés de soudure ou de peinture : on joue virtuellement sur les paramètres (vitesses, températures, trajectoires robots) pour minimiser les défauts, avant de toucher aux recettes en vraie cabine.

Réduire les coûts : où le jumeau numérique fait vraiment la différence

Parler de « réduction des coûts » est vague. Pour un industriel, il faut descendre dans le détail des postes d’économie potentiels. Un jumeau numérique bien pensé peut agir sur plusieurs leviers.

Moins d’essais physiques, plus de mise au point virtuelle

C’est le premier bénéfice visible, surtout dans les environnements capex lourds :

  • Réduction du nombre de prototypes produits
  • Diminution des séries d’essais en conditions réelles
  • Temps de mise au point compressé pour les nouvelles références

Cas typique : une entreprise de plasturgie qui lance régulièrement de nouveaux moules d’injection. Sans jumeau, la mise au point se fait par itérations physiques : essais, rebuts, corrections, re-essais. Avec un jumeau numérique du moule et de la presse, une partie de cette mise au point se fait en simulation (remplissage, points de soudure, retrait matière). On arrive alors au premier tir réel avec un moule déjà beaucoup plus proche du point nominal.

Sur un projet où chaque série d’essais immobilise la presse une demi-journée, l’économie de 3 ou 4 itérations représente vite plusieurs dizaines de milliers d’euros et une accélération de mise sur le marché.

Maintenance et fiabilité : passer du curatif au prédictif structuré

Autre terrain où le jumeau numérique peut être un vrai game changer : la maintenance. Là encore, attention aux promesses « IA magique » qui prédit tout. Dans la réalité industrielle, on est souvent sur des choses très concrètes.

Un jumeau numérique d’équipement peut :

  • Surveiller en continu l’état théorique des composants (roulements, courroies, moteurs…)
  • Comparer le comportement réel aux comportements « normaux » modélisés
  • Détecter des dérives et proposer des interventions avant panne

Je pense à une usine de production de carton ondulé qui a mis en place un jumeau numérique de sa partie onduleuse. Historiquement, la casse de bande arrivait « par surprise », en général en pleine nuit, avec 2 ou 3 heures de nettoyage derrière. En modélisant finement la relation entre vitesse ligne, humidité carton, températures de préchauffage et tensions mécaniques, l’équipe a pu :

  • Identifier des zones de fonctionnement à risque
  • Ajuster des consignes en temps réel
  • Planifier des ralentissements préventifs au lieu de subir des casses brutales

Résultat mesuré sur un an : baisse de 30 % des incidents de casse, et environ 200 heures d’indisponibilité évitées. Le jumeau numérique n’a pas « supprimé » la maintenance, mais l’a rendue plus intelligente.

Énergie, matières, non-qualité : gratter partout où c’est possible

Un bon jumeau numérique ne s’arrête pas à la performance brute, il intègre les ressources :

  • Consommations énergétiques (électricité, gaz, vapeur, air comprimé)
  • Consommation de matières et de consommables
  • Taux de rebut et retouches

Sur une installation de traitement thermique, par exemple, on peut simuler différents profils de chauffe et de maintien pour :

  • Respecter les spécifications métallurgiques
  • Réduire le temps de cycle global
  • Limiter les surchauffes inutiles et donc la facture gaz/électrique

Cela semble théorique, mais sur des fours consommant plusieurs centaines de MWh par mois, un gain de 3 à 5 % n’est pas anecdotique. Même chose dans la chimie ou l’agroalimentaire, où l’optimisation des phases de CIP (nettoyage en place) via un jumeau numérique des circuits permet de :

  • Diminuer la consommation d’eau et de détergents
  • Réduire les temps d’arrêt pour nettoyage
  • Limiter les risques de contamination croisée

On est là au croisement entre performance industrielle et enjeux environnementaux, un terrain où les jumeaux numériques commencent à être de plus en plus utilisés.

Organisation industrielle : un outil pour décider sans paralyser l’atelier

Un autre usage souvent sous-estimé des jumeaux numériques : l’aide aux décisions d’organisation industrielle.

Exemples classiques :

  • Faut-il ajouter un poste en parallèle ou allonger le temps de cycle de l’opération critique ?
  • Où placer un nouveau contrôle qualité pour minimiser les encours et les reprises ?
  • Quel sera l’impact d’un nouveau planning de production sur les changements de série et les pertes de temps associées ?

Avec un jumeau numérique de flux (souvent basé sur de la simulation de flux discrète, mais alimenté avec des données réelles de TRS, temps de changement de série, pannes, etc.), on peut :

  • Tester plusieurs scénarios de réorganisation sans perturber l’atelier
  • Visualiser les encours, saturations de ressources, goulets d’étranglement
  • Chiffrer l’impact sur les délais, les stocks, les heures supplémentaires

Dans une usine de pièces mécaniques où j’ai travaillé, ce type de modèle avait permis de trancher entre deux options : ajouter une nouvelle machine d’usinage ou revoir le séquencement et la politique de lancement. Le jumeau avait montré que l’investissement machine n’apporterait que 10 % de gain à court terme, alors qu’un simple changement de règles de lancement apportait 15 % de débit en plus, pour un coût quasi nul (quelques jours de travail méthodes et une formation des équipes).

Là, le jumeau numérique a évité un investissement de 400 k€… ce qui justifiait largement les quelques dizaines de milliers d’euros mis dans le modèle.

Par où commencer sans se perdre dans la techno ?

Le risque avec les jumeaux numériques, c’est de vouloir tout modéliser et tout connecter d’un coup. C’est la garantie d’un projet long, cher, et souvent décevant. Une approche pragmatique est au contraire très « lean » :

1. Partir d’un problème concret, chiffré

  • Taux de rebut trop élevé sur un produit clé
  • Arrêts machines imprévisibles sur un équipement critique
  • Temps de changement de série qui explosent
  • Consommation énergétique hors cible

Sans problème clairement identifié, le jumeau numérique devient un gadget.

2. Définir le périmètre minimal utile

  • Une machine ? Une ligne ? Un atelier ?
  • Faut-il modéliser tout le procédé ou une seule partie (zone de chauffe, convoyage, assemblage…) ?
  • Quels indicateurs veulent-on suivre / améliorer précisément ?

Le « bon » jumeau n’est pas forcément le plus complet, mais celui qui répond à la question posée avec un effort raisonnable.

3. Utiliser d’abord les données déjà disponibles

  • Historiques MES, SCADA, GMAO
  • Données ERP (volumes, délais, rebuts déclarés)
  • Enregistrements manuels existants (tableaux de bord, relevés opérateurs)

Avant d’investir dans des dizaines de nouveaux capteurs, il est souvent possible de construire un premier modèle avec ce qu’on a déjà.

4. Prototyper rapidement, puis itérer

  • Construire un modèle « version 1 » simple
  • Le confronter aux équipes de terrain : est-ce que ça ressemble à la réalité ?
  • L’utiliser sur un premier cas d’usage (un changement de paramètre, une nouvelle référence, un planning test)
  • Enrichir uniquement si le retour sur expérience est positif

C’est exactement la logique qu’on applique en amélioration continue : petits pas, validation terrain, puis déploiement.

Erreurs fréquentes : ce que l’on voit trop souvent dans les usines

Pour avoir vu passer plusieurs projets de jumeaux numériques, certains écueils reviennent régulièrement.

  • Projet piloté uniquement par l’IT ou l’innovation : sans sponsor côté production/méthodes/maintenance, le jumeau reste un démonstrateur technologique sans impact opérationnel.
  • Modèle trop complexe, inutilisable au quotidien : des modèles magnifiques, mais qui nécessitent un expert PhD pour être compris. Résultat : personne ne s’en sert sur le terrain.
  • Absence de stratégie de données : on modélise finement, mais les données d’entrée sont lacunaires, non fiabilisées, ou difficiles à récupérer. Un jumeau numérique nourri avec des données pauvres restera un bel exercice académique.
  • Promesse de ROI déconnectée de la réalité : retour sur investissement annoncé en 6 mois, sans chiffrage sérieux des gains ni des coûts récurrents (maintenance du modèle, licences, mise à jour des capteurs…)
  • Non-implication des opérateurs et techniciens : le modèle ne reflète pas les pratiques réelles, les « astuces » de réglage, les contournements. Le décalage entre le modèle et le terrain tue la confiance dans l’outil.

Un bon test simple : si on ne peut pas expliquer en 10 minutes à un chef d’équipe à quoi sert le jumeau numérique et comment il l’aide dans ses décisions, c’est probablement qu’on a raté quelque chose.

Check-list pratique avant de lancer un projet de jumeau numérique

Pour rester dans le concret, voici une petite check-list, directement inspirée de projets réussis (et de quelques échecs) :

  • Avez-vous un problème industriel précis à adresser (et pas juste une envie de « faire de l’IA ») ?
  • Le sponsor opérationnel est-il identifié (responsable de production, responsable maintenance, responsable méthodes) ?
  • Les indicateurs à améliorer sont-ils clairs et mesurables (TRS, taux de rebut, temps de changement de série, MTBF, consommation énergétique) ?
  • Disposez-vous de données existantes exploitables pour un premier modèle ?
  • Le périmètre initial est-il volontairement limité (une machine, une ligne, un atelier) ?
  • Une méthode d’évaluation du ROI est-elle définie avant de commencer (gains attendus, coûts projet, coûts récurrents) ?
  • Les équipes terrain ont-elles été associées dès la phase de cadrage (ateliers, revues de modèle, retours d’expérience) ?

Si vous répondez « non » à plus de deux ou trois de ces points, il est probablement utile de recadrer le projet avant de passer au développement d’un jumeau numérique complet.

Ce qu’il faut retenir pour une approche vraiment stratégique

Les jumeaux numériques ne sont ni une baguette magique, ni un gadget réservé aux grands groupes. Bien utilisés, ils deviennent un outil stratégique parce qu’ils agissent à la fois :

  • Sur la performance des procédés (réglages, recettes, flux)
  • Sur la maîtrise des coûts (essais, arrêts, rebuts, énergie, capex évités)
  • Sur la prise de décision (organisation industrielle, investissements)

Mais le mot-clé, c’est « utilisé ». Un jumeau numérique qui dort sur un serveur ne vaut rien. Celui qui est intégré dans les routines quotidiennes (revues de performance, préparation de changements de série, arbitrage d’investissements) devient, lui, un vrai levier compétitif.

En résumé : partez du terrain, d’un problème concret, bâtissez un jumeau numérique à taille humaine, éprouvez-le, améliorez-le. Si à la fin, vos opérateurs et vos responsables d’atelier vous disent : « Garde-moi cet outil, il m’évite de faire des bêtises », c’est que vous êtes sur la bonne voie.

Michel