Toyotisme, définition et apports pour les industries françaises en quête de compétitivité

Toyotisme, définition et apports pour les industries françaises en quête de compétitivité

De quoi parle-t-on vraiment quand on dit « toyotisme » ?

Dans beaucoup d’usines françaises, le mot « toyotisme » a été prononcé avant même que quelqu’un ait ouvert un seul livre sur le sujet. On le confond avec « lean », avec « flux tirés », avec « juste-à-temps », parfois même avec « travailler plus vite avec moins de monde ». Bref, un bon candidat au bingo des buzzwords industriels.

Repartons de la base. Le toyotisme, c’est le système de production développé par Toyota à partir des années 50, souvent appelé Toyota Production System (TPS). Ce n’est pas une boîte à outils, c’est un système complet d’organisation industrielle qui repose sur deux piliers :

  • Le Juste-à-Temps (JAT) : produire uniquement ce qui est nécessaire, au moment où c’est nécessaire, dans la quantité nécessaire.
  • Le Jidoka : intégrer la qualité dans le processus, en donnant la capacité d’arrêter ou de corriger immédiatement dès qu’un problème apparaît.

Autour de ces deux piliers, on retrouve des outils devenus classiques :

  • Kanban et flux tirés
  • SMED (changement rapide de série)
  • 5S, TPM, standardisation des opérations
  • Résolution de problèmes (PDCA, A3, 5 pourquoi…)

Mais réduire le toyotisme à ces briques techniques, c’est rater l’essentiel : c’est d’abord une façon de penser la production, centrée sur l’élimination systématique des gaspillages (les fameux « muda »), l’implication des opérateurs et l’amélioration continue.

Les idées clés du toyotisme… sans la légende dorée

Sur le terrain, le toyotisme se résume à quelques principes très concrets, qu’on peut traduire dans n’importe quelle usine française, de l’agroalimentaire à la mécanique de précision.

Les plus structurants :

  • Produire en flux plutôt qu’en stock : limiter les en-cours, rapprocher les opérations, réduire les temps d’attente.
  • Tirer la production par la demande : c’est le client (interne ou externe) qui déclenche la production, pas le planning qui remplit le stock « au cas où ».
  • Identifier et éliminer les gaspillages : transports inutiles, surproduction, retouches, stocks, mouvements, attentes, défauts… et le fameux « talent non utilisé ».
  • Standardiser pour mieux améliorer : on stabilise d’abord une façon de faire, puis on l’améliore, et non l’inverse.
  • Donner du pouvoir au terrain : l’opérateur n’est pas un simple exécutant, il est détecteur de problèmes, propose des améliorations, participe à la résolution.

Dit comme ça, tout le monde est d’accord. Là où ça se complique, c’est quand il faut l’appliquer dans une PME avec des machines des années 80, un ERP capricieux et une DRH allergique au changement d’horaires…

Pourquoi le toyotisme intéresse autant les industries françaises aujourd’hui

Les sites industriels français sont sous pression : coûts salariaux élevés, coûts de l’énergie, exigences clients, décarbonation, pénurie de compétences… Tout cela avec des marges de manœuvre limitées sur les prix de vente.

Dans ce contexte, le toyotisme apporte trois leviers majeurs de compétitivité :

  • Réduire les coûts sans casse sociale
  • Gagner en flexibilité sans se mettre en surchauffe
  • Améliorer le service client sans exploser les stocks

La force du toyotisme, c’est qu’il ne mise pas d’abord sur les investissements lourds, mais sur un changement de manière de travailler. C’est là qu’il devient particulièrement intéressant pour les industriels français qui n’ont pas forcément 10 millions d’euros à mettre sur une nouvelle ligne automatisée.

Apport n°1 : des coûts maîtrisés par la chasse aux gaspillages

Dans un atelier de mécanique de précision où j’étais intervenu, une analyse simple a suffi pour secouer les idées :

  • Temps de valeur ajoutée sur une pièce : 12 minutes
  • Temps total écoulé entre la découpe et l’expédition : 5 jours

Les 5 jours ne venaient pas de la complexité technique, mais :

  • d’attentes en piles devant les machines,
  • de transferts inutiles entre zones,
  • de re-lancements suite à des non-conformités,
  • de changements de série interminables.

Le toyotisme ne dit pas : « travaillez plus vite ». Il demande : « où passe réellement le temps ? » et « combien de ce temps crée vraiment de la valeur pour le client ? ».

En pratique, les gains typiques observés dans des usines françaises qui appliquent sérieusement ces principes sont :

  • –20 à –40 % de temps de traversée sur une famille de produits en 6 à 18 mois.
  • –30 % d’en-cours dans les ateliers (avec un impact direct sur le BFR).
  • Réduction des surfaces nécessaires par rapprochement des postes et flux plus directs.

Pas besoin de robotiser partout pour obtenir ces résultats. Souvent, un simple réaménagement d’implantation, un lissage de la charge et la mise en place de kanbans suffisent à gagner beaucoup.

Apport n°2 : gagner en flexibilité sans s’épuiser

Beaucoup d’industriels français subissent des variations de charge, des séries courtes, des références multiples. Réflexe classique : soit on refuse les petites séries, soit on pousse les équipes à faire des heures pour « passer le pic ».

Le toyotisme propose une autre voie : rendre le système agile par conception.

Quelques leviers concrets :

  • Réduire les temps de changement de série (SMED) : passer de 2 heures à 30 minutes, parfois 10 minutes, change complètement la donne sur la taille minimale de lot.
  • Regrouper intelligemment les familles de produits pour limiter les re-réglages et les allers-retours.
  • Mettre en place des flux tirés par kanban, pour éviter de fabriquer trop tôt ce qui ne sera livré que dans un mois.
  • Niveler la production (heijunka) : limiter les montagnes russes quotidiennes et hebdomadaires.

Dans une PME de plasturgie, le simple passage d’un planning « à la semaine » à un pilotage quotidien tiré par les besoins réels, combiné à un travail sur les changements de moules, a permis :

  • de réduire de 25 % les heures supplémentaires annuelles,
  • d’accepter plus de petites commandes sans dégrader le taux de service,
  • de baisser les stocks de produits finis de presque 30 %.

Flexibilité ne veut pas dire « tout accepter en urgence ». Cela veut dire réduire l’inertie du système, pour pouvoir absorber des variations raisonnables sans crise permanente.

Apport n°3 : une qualité intégrée, pas subie

Les entreprises françaises qui ont tenté un « lean à la mode cost-killer » en gardant une qualité de type contrôle final se sont souvent brûlé les ailes : retours clients, coûts de non-qualité en hausse, tensions internes.

Le toyotisme, lui, insiste sur le Jidoka : on équipe le système pour que les problèmes soient visibles et traités immédiatement.

Concrètement, ça veut dire :

  • Arrêt de ligne autorisé quand un défaut est détecté (et pas « on verra plus tard »).
  • Autocontrôle systématique par l’opérateur, au plus près de l’opération.
  • Ergonomie et poka-yoke (systèmes anti-erreur) pour éviter les défauts récurrents.
  • Résolution structurée des problèmes (5 pourquoi, A3) avec implication des équipes.

Dans une entreprise de câblage électrique, la mise en place de simples gabarits de contrôle au poste et d’un droit d’arrêt en cas de doute, combinée à une animation quotidienne des problèmes, a diminué :

  • les retours clients de 40 % en un an,
  • les rebuts internes de 25 %.

Ce genre de résultat ne vient pas d’une consigne « faites plus attention », mais d’une conception différente du processus : on rend les anomalies visibles, on les traite rapidement, on capitalise.

Ce que le toyotisme n’est pas (et qu’il vaut mieux clarifier dès le départ)

Pour beaucoup de salariés, toyotisme = lean = réduction d’effectifs. C’est l’un des principaux freins sur le terrain, et souvent la conséquence de projets mal menés.

Quelques idées reçues à désamorcer :

  • Ce n’est pas un plan social déguisé : à la base, Toyota s’est construit sur le principe d’emploi à vie. Les gains servent à renforcer l’entreprise, pas à « tailler dans la masse » immédiatement.
  • Ce n’est pas un kit d’outils déco : mettre des 5S sur les murs et des marquages au sol ne crée aucune valeur si les flux ne sont pas repensés.
  • Ce n’est pas réservé à l’automobile : agro, pharmacie, aéronautique, textile, métallurgie… les principes s’adaptent largement.
  • Ce n’est pas incompatible avec l’industrie 4.0 : au contraire, digitaliser un processus mal conçu, c’est surtout digitaliser des gaspillages.

Un bon test : si on parle plus des « outils lean » que des problèmes concrets à résoudre sur le terrain, c’est mal parti.

Comment l’adapter au contexte français sans tomber dans le copier-coller

Transposer le toyotisme tel qu’il est appliqué dans une usine Toyota japonaise à une PME de province serait une erreur. Les contextes culturels, syndicaux, réglementaires et historiques sont très différents.

Cela n’empêche pas de reprendre le cœur des principes, en adaptant la mise en œuvre :

  • Sur la relation au temps : en France, on sous-estime souvent le temps nécessaire pour stabiliser un standard ou réorganiser un flux. Mieux vaut avancer par chantiers ciblés que lancer un « grand programme lean » hors sol.
  • Sur le rôle du management de proximité : chez Toyota, le chef d’équipe est très présent au poste. Dans beaucoup d’usines françaises, les managers sont noyés sous le reporting. Le toyotisme suppose de rééquilibrer : moins d’Excel, plus de terrain.
  • Sur le dialogue social : toyotisme et organisation du travail touchent directement aux conditions de travail. Ignorer les représentants du personnel est rarement une bonne idée.

En résumé, le sujet n’est pas « comment faire comme Toyota ? », mais « quels principes du toyotisme répondent à nos problèmes concrets, ici et maintenant ? ».

Un chemin de mise en œuvre réaliste pour une usine française

Plutôt que d’annoncer un grand programme lean qui inquiète tout le monde, mieux vaut avancer par étapes. Un déroulé pragmatique :

1. Partir d’un problème business clair

Exemples :

  • Délais trop longs par rapport à la concurrence.
  • Taux de service client instable.
  • Coûts de non-qualité en hausse.
  • Stocks trop élevés et trésorerie tendue.

On ne lance pas un chantier « parce que le lean c’est moderne », mais pour résoudre un problème mesuré.

2. Choisir un périmètre pilote limité

Pas besoin de révolutionner tout le site :

  • Une famille de produits représentative.
  • Une ligne ou une cellule clé.
  • Un flux récurrent et visible.

Objectif : prouver par l’exemple que ça apporte quelque chose de concret, et apprendre sans mettre l’usine en risque.

3. Cartographier le flux réel

On fait une value stream map (carte de flux) très simple :

  • Temps de chaque opération, temps d’attente entre opérations.
  • Niveaux de stocks intermédiaires.
  • Taux de retouche, rebuts, pannes.

On regarde ensuite où se concentrent les pertes. Dans la pratique, ce sont souvent :

  • changements de série longs,
  • goulets mal gérés,
  • lots trop gros « pour rentabiliser les réglages »,
  • surcontrôle ou mauvais séquencement des contrôles.

4. Construire une cible simple mais ambitieuse

On ne vise pas directement le « flux pièce à pièce parfait », mais :

  • une réduction mesurable du temps de traversée,
  • une baisse des en-cours,
  • une amélioration du taux de service.

Avec des objectifs clairs : par exemple, –25 % de temps de traversée et –30 % d’en-cours sur le flux pilote en 12 mois.

5. Agir d’abord sur les basiques

Avant de sortir les grands mots, on traite le concret :

  • Réduire les déplacements inutiles en rapprochant les postes.
  • Simplifier les flux physiques (une direction dominante, moins de croisements).
  • Réduire les temps de changement de série avec une démarche SMED pragmatique.
  • Mettre en place des standards clairs sur les opérations critiques.

6. Installer des routines d’animation quotidiennes

Le toyotisme vit dans le quotidien :

  • Un QRQC ou une courte réunion d’équipe sur le terrain (15 minutes) avec les indicateurs clés du flux.
  • Suivi des problèmes du jour, actions rapides, escalade si besoin.
  • Mise en visibilité des écarts et des actions correctives.

Sans cette animation régulière, les « chantiers d’amélioration » retombent comme un soufflé.

7. Capitaliser, puis élargir prudemment

Une fois des résultats obtenus et stabilisés sur le périmètre pilote :

  • on formalise ce qui a marché (et ce qui a raté),
  • on forme d’autres équipes à partir de ce cas réel,
  • on étend à d’autres flux en adaptant, pas en copiant-collant.

Les erreurs fréquentes observées sur le terrain français

Après plusieurs années à voir des projets de type toyotiste dans des usines françaises, quelques travers reviennent régulièrement.

  • Trop d’outils, pas assez de sens : 5S, VSM, kanban, A3, SMED, TPM… tout arrive en même temps, souvent imposé par un consultant. Résultat : lassitude et rejet.
  • Piloter uniquement par le coût : si chaque gain d’efficacité se traduit immédiatement par une réduction d’effectifs, on coupe court à toute démarche d’amélioration continue.
  • Oublier le rôle clé des chefs d’équipe : on forme les cadres et les ingénieurs, on affiche de beaux posters, mais ceux qui pilotent vraiment la production n’ont ni le temps ni les moyens d’appliquer.
  • Ignorer la culture maison : passer d’une organisation très hiérarchique à un discours sur « l’autonomie des équipes » sans changer le reste est rarement crédible.
  • Sous-estimer le travail sur les données : sans mesures fiables (délais, en-cours, rebuts…), on pilote au ressenti et les décisions deviennent contestables.

À retenir pour les industriels français en quête de compétitivité

Le toyotisme n’est ni une religion, ni une mode. C’est un référentiel solide pour repenser la production autour de quelques questions simples :

  • Qu’est-ce qui crée vraiment de la valeur pour mon client ?
  • Où se cachent mes gaspillages quotidiens ?
  • Comment rendre mes flux plus fluides, plus rapides, plus fiables ?
  • Comment impliquer les équipes de terrain dans cette transformation ?

Pour une usine française, l’intérêt est double :

  • Gagner en compétitivité sans attendre un hypothétique subventionnement d’un nouvel équipement miracle.
  • Renforcer les compétences internes et la capacité à s’améliorer en continu, plutôt que dépendre uniquement de solutions externes.

La bonne question n’est donc pas « faut-il faire du toyotisme ? », mais « sommes-nous prêts à regarder honnêtement nos flux et à remettre en cause nos habitudes de production ? ». Ceux qui acceptent cet exercice ont souvent une bonne surprise, en découvrant tout ce qu’ils peuvent gagner sans forcément dépenser plus.

Michel